L’Espagne, pays frontalier méconnu

 

Propos recueillis par Jean Marbach

 

 

Une relation franco-espagnole particulièrement complexe

Exposé de Bernard Soulier le 13 mai 2004

 

Une histoire tumultueuse entre les deux pays

 

«L’un des drames des Pyrénées, c’est que leurs portes n’ont jamais servi dans les deux sens à la fois » (F.Braudel). Cette formule illustre des rapports, au cours de l’histoire, tantôt du Nord au Sud, tantôt du Sud au Nord.

- Le pèlerinage à Saint Jacques de Compostelle, dans le sens Nord-Sud, brise l’isolement.

- Les Catalans s’avancent au Nord des Pyrénées au XIIè siècle et créent une entité englobant Toulouse et allant jusqu’à la Provence, puis l’hérésie albigeoise conduit à les refouler au Sud.

- Au XVIè siècle l’Empire de Charles Quint et de Philippe II, avec en outre la conquête de l’Amérique, encercle et domine la France, pour laquelle elle est un modèle incontesté.

- Il faut la paix des Pyrénées (1659), le mariage de Louis XIV avec l’Infante d’Espagne, puis l’avènement des Bourbon en Espagne, à l’issue de la guerre de succession d’Espagne, pour  que l’Espagne entre dans « le siècle des lumières », des réformes et de la prospérité, avec des relations cordiales entre les 2 pays.

- L’Espagne subit les soubresauts de la Révolution française et il faut l’épopée malencontreuse de Napoléon, avec la révolte populaire en 1808 (fusillés de Mayo) pour réveiller l’orgueil national, au détriment de la France.

 

- Au XIXè siècle l’Espagne est agitée et entre en déclin relatif jusqu’aux luttes fratricides des années 1930.

- Le non engagement des démocraties dans la guerre civile de 1936 laisse une amertume profonde chez les républicains, quoique des réfugiés aient été accueillis en France, de manière plus ou moins amicale, à la fin de la guerre civile.

- Malgré la pression allemande l’Espagne reste neutre pendant la seconde guerre mondiale et permet, dans des conditions difficiles, à de nombreux réfugiés de gagner les pays libres.

- Jusqu’au décès du Caudillo en 1975 l’Espagne est considérée par les Français comme un pays de seconde zone et de villégiature.

- L’instauration de la démocratie en 1977-1978 ne suffit pas à lever les réserves et hésitations françaises à l’entrée de l’Espagne dans la Communauté européenne, qui se fait néanmoins en 1986, avant l’entrée dans l’Union européenne en 1998.

 

Une économie actuelle en essor

 

Depuis son entrée dans le Marché Commun puis l’Union européenne, l’Espagne a connu une progression impressionnante, notamment dans plusieurs secteurs-clés.

- L’industrie du bâtiment est un moteur majeur de l’économie, avec près d’un triplement du rythme de la construction de logements entre 1994 et 2003 (de 230.000 à 640.000), une accélération étant encore promise par le nouveau gouver-nement socialiste.

 

- Les infrastructures ont considérablement profité des fonds structurels et de cohésion européens (modernisation du réseau routier, des chemins de fer, des barrages) ; à ces actions devrait s’ajouter une aide pour le nouveau plan hydraulique national, remplaçant le transfert de l’Ebre.

- Le tourisme a impulsé l’économie dès les années 60, mais il s’est modernisé depuis lors : paradores, tourisme rural, grandes chaînes hôtelières ayant également exporté leur savoir-faire dans d’autres pays de langue espagnole).

- L’automobile a vu la création de grands établissements, allemands et français princi-palement.

- Enfin la mode, avec ses créateurs et distributeurs (Zara…) est devenu un pôle d’excellence espagnol

 

Ces succès s’expliquent par la conjonction d’une série de facteurs :

- les aides financières massives de l’Union européenne,

- une organisation sociale ouverte, qui sait concilier loisirs et travail, malgré des horaires de travail différents et décalés des 35 heures françaises.

- une paix sociale large, qui induit très peu de grèves chez les travailleurs,

- l’existence d’une économie parallèle (un second emploi non déclaré) largement pratiquée, mais difficile à évaluer,

- enfin, sans doute, la réussite d’une décentralisation adaptée au contexte du pays.

 

Une organisation politique originale

 

La Constitution de 1978 reconnaît le droit à l’autonomie des nationalités et des régions, qui composent la Nation espagnole. Cela est appelé la régionalisation à deux vitesses, à voie rapide et à voie lente. Les nationalités sont le Pays Basque, la Catalogne et la Galice. Les 14 autres régions sont à voie lente.

 

Chaque Communauté autonome a son assemblée législative et son Conseil de Gouvernement ; des compétences très étendues sont transférées aux Communautés qui disposent de pouvoirs beaucoup plus larges que les Régions françaises (enseignement, santé, tourisme…). Le Pays Basque prélève en outre l’impôt. La Navarre de son côté bénéficie de certains avantages fiscaux.

Le problème Basque demeure, avec la réclamation au droit à l’indépendance. La Catalogne fait la même demande, avec le problème de la langue catalane, qu’il est demandé de reconnaître comme langue européenne : cela a profité à Madrid car les investisseurs ne souhaitaient pas devoir user d’une autre langue. A ce sujet il faut être conscient du recul de la langue française en Espagne (diminution des crédits consacrés à l’éducation) et même en Europe, au profit de l’espagnol.

Une réforme de la Constitution est en préparation, avec des revendications fortes des « Nationalités » sur la base des principes de souveraineté, de droit à l’autodétermination, de libre association avec l’Espagne.

 

A retenir que la réforme de 1978 a sans doute largement contribué, non seulement à la paix politique, sauf au Pays Basque, mais également à la paix sociale.

 

Une relation franco-espagnole actuellement à peu près pacifiée

 

La relation entre les 2 pays a connu l’alternance de périodes de crises et de rapprochements répétées, avec une extrême susceptibilité de l’Espagne à l’égard de la France et une forte charge affective de cette relation.

Toutefois la concurrence fait place progressivement à la solidarité, par rapport à la politique agricole commune et au devenir de l’Union européenne (après des frictions notables), ainsi qu’en politique étrangère très récemment. Par ailleurs l’Espagne devient un modèle de croissance par rapport à la France.

 

Restent les problèmes de coopération transfrontalière. Il existe certes un programme européen multifonds INTERREG pour la reconnaissance d’échanges de part et d’autre des Pyrénées. Il a également été créé une « Communauté de travail des Pyrénées » (CTP), qui réunit les 3 Régions françaises et les 4 Communautés autonomes espagnoles frontalières, ainsi que l’Andorre. Mais le CTP n’a pas de personnalité juridique. Le Président de la Catalogne voudrait créer une Euro-région groupant la Catalogne, Midi-Pyrénées et Languedoc-Roussillon. De son côté le Gouvernement espagnol propose d’associer les Communautés autonomes concernées au prochain sommet franco-espagnol. Quelle sera la réaction française ?

 

Pour améliorer la compréhension et la coopération, l’association DIALOGO, fondée en 1983 sous la présidence d’honneur du Roi d’Espagne et du Président de la République française, à but non lucratif et reconnue d’utilité publique, veut promouvoir « l’amitié franco-espagnole ». Elle groupe de hautes personnalités des deux pays et vise à rapprocher les points de vue, à encourager les rencontres, à faciliter les échanges d’étudiants.

Puisse cette initiative avoir un succès croissant !

J.M

 

DIALOGO -ASSOCIATION D’AMITIÉ FRANCO-ESPAGNOLE

Diálogo est une association espagnole fondée en 1982 et reconnue d’utilité publique

Sa Majesté le Roi d'Espagne et le Président de la République Française en sont les Présidents d'Honneur.

L'association a pour but de promouvoir et inciter toutes activités permettant une meilleure compréhension et un dialogue plus claire entre l'Espagne et la France.

Afin de parvenir à ces fins, l'Association Diálogo accorde des bourses de recherche scientifique et d'études, promeut l'édition de publications et d'études d'intérêts communs, accorde des prix littéraires et artistiques et a crée le Prix annuel Diálogo remis en 2004 aux présidents de PSA et de Renault, elle organise des colloques, des rencontres et des expositions et des déjeuners-débats mensuels. Diálogo facilite, en général, les relations entre les citoyens d'Espagne et de France, renforce les accords entre les entités publiques et privées dans le cadre de la relation bilatérale et européenne. Afin de favoriser les échanges d'étudiants et une meilleure connaissance des économies espagnole et française, Diálogo a créé, en 1987, une Bourse De Stages qui offre aux étudiants et diplômés supérieurs français, la possibilité d'effectuer un stage ou une période de formation dans des entreprises implantées sur le territoire espagnol.

Son animateur et fondateur est Bernard Soulier, ancien Chargé de mission à la DATAR (1973-1986)

bernard.soulier@dialogo.es