Hervé Nora, Président du Cercle

               Olivier Schrameck, Ambassadeur de France à Madrid

                                     Bernard Soulier, Responsable de DIALOGO

                                   Président de ESTRATEGIAS HISPANO FRANCESAS, SL

 

 

 

L’Espagne, pays frontalier méconnu

 

Propos recueillis par Jean Marbach 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Une délégation du Cercle à Madrid

du 8 au 10 octobre 2004

Jean Marbach

Impressions d’un voyage sérieux et passionnant

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 





 « Pages d’histoire »

 


La prospective à la Datar 1963-1975[1]

Serge ANTOINE

 

 

La Délégation à l’Aménagement du territoire et à l’Action Régionale des premières années (1963 à 1975), n’a pas été la seule en France à conduire des études de prospective, mais elle a eu un réel poids dans ce pays, bien peuplé alors de grands précurseurs : Bertrand de Jouvenel, Gaston Berger, Jean Fourastié, Pierre Massé… mais peu doté de laboratoires. 

 

Elle avait toutes les raisons pour s’investir sur cet exercice, elle qui avait tout à découvrir pour donner un contenu à l’aménagement du territoire, cette politique de géographie volontaire qui n’avait a priori aucune voie tracée, sauf « Paris et le désert français » ? Comment définir un schéma autoroutier ou ferré si ce n’est avec 50 ans d’avance ? Comment miser sur des régions si diverses si ce n’est en anticipant ?

 

En France alors peu de lieux ou d’institutions cultivaient ce champ d’intérêt. Le Plan, bien sûr, avec son « ardente obligation » à 5 ans et ses commissions de travail. Pierre Massé y avait mis tout son poids avec le souci d’entraîner à la fois les ministères et les entreprises à regarder loin « au crayon » (10, 20, 30 ans) ou « à l’encre » (5 ans au moins). La « Commission 85 » présidée par lui avait, entre 1963 et 1964, réuni une vingtaine de têtes pour réfléchir à la société de 1985 ; cela peut étonner aujourd’hui des historiens en herbe qui relatent la période « des 30 glorieuses » peuplée, à leurs yeux, de certitudes et de béton. Les Armées disposaient aussi d’un « think tank » avec, à sa tête, le brillant Hugues de l’Estoile. Et Paul Delouvrier et son équipe occupaient le terrain de l’Ile de France. Ailleurs pas grand chose.

*    *

 

Dès mon arrivée à la Datar en 1963 après un passage à Bruxelles à l’Euratom où j’appris l’utilité de la prospective de l’énergie jusqu’à 50 ans et plus, je me suis mis, avec l’aide de Gérard Weill et de Jacques Durand, à monter une recherche prospective. Olivier Guichard et surtout Jérôme Monod avaient donné plus qu’un feu vert. L’aménagement du pôle sidérurgique de Fos fut le premier terrain concret qui mobilisa, sur contrats, une dizaine d’équipes dont Jacques Lesourne fut le poids lourd.

 

C’était un cas « à chaud », mais il y avait aussi la réflexion « à froid ». La géographie française à 30 années d’avance fut un champ où l’on fit appel à de nombreux géographes : Braudel le plus grand, mais quel ne fut pas l’apport de Jacqueline Beaujeu, de Bastié, Pierre George, Bertrand Kayser, Jean Gottmann… Je citerai aussi Jean Labasse qui, à Lyon, avait travaillé sur le capital et la région. Avec notre impulsion, la géographie française habituée au diagnostic du présent reprenait goût au futur. Les cartographes furent aussi sollicités ; parmi eux le grand sémiologue Jacques Bertin et le pionnier de la cartographie informatique, Jean Paul Trystram. C’était en 1965 (déjà !).

 

Jusqu’en 1966 la prospective s’exerçait sur le « pré carré de l’hexagone » et la province s’y mit grâce, pour les villes, aux Oream, agences d’aménagement que je mis en place dans les métropoles  d’équilibre.

 

Bien sûr aussi, l’œil était grand ouvert sur l’exode rural déjà largement avancé et certain de s’accélérer. Le regard fut demandé aux démographes et à Henri Mendras. Ce même souci, on le retrouva en 1966 à Lurs au démarrage des parcs naturels régionaux qui aujourd’hui couvrent 10% du territoire français : grâce à Jean Blanc furent présentes des têtes décisives.

 

Revenons aux Oream. L’ouverture aux sciences sociales était grande. On prit l’habitude [que Delouvrier avait défrichée] de faire appel aux sciences humaines à une période où – je m’en souviens – les responsables urbains se demandaient à quoi pouvaient bien servir géographes, sociologues et autres tenants de disciplines floues des sciences humaines.

 

Jérôme Monod n’hésitait jamais, lui, à ouvrir des pistes sur les inquiétudes de la société et c’est ainsi que furent prises en compte celles des Virgile Barel ou des Lefevre, ou Debeauvais, pourtant alors classés  « rêveurs » collectivistes.

*    *

 

Les frontières de la France furent vite franchies moins parce que la « mondialisation » encore peu perçue (sauf pour les investisseurs américains que l’on essayait d’orienter vers l’Ouest de la France ou dans les zones à reconvertir), que parce que la prospective avait été essayée ailleurs avec des méthodes très novatrices.

 

En Europe des personnalités étaient isolées : Robert Jungk, Picht, Pavel Apistol. En Afrique rien. Dans les pays arabes Ismail Sabri Abdalla lançait seul en 1975 son « Arab Alternative Futures ».

 

Aux États-Unis les centres actifs étaient nombreux  ; des laboratoires du futur s’étaient mis en place à l’Est (Washington ou Boston), comme la World Resources Institute ou le Hudson Institute, ou sur la côte Ouest, travaillant alors en partie pour la Défense (guerre du Vietnam) et pour les grandes multinationales. En 1968 la Datar s’inscrivit dans une étude multiclients dont l’horizon allait jusqu’à 2050. Grâce notamment à Bertrand de Jouvenel très attentif à l’émergence Outre Atlantique d’une prospective de qualité, nous avons en 3 ans parcouru l’Amérique de Berkeley à la Californie en passant par Houston ou Philadelphie.

 

*    *

Les moyens à la Datar, consacrés aux études et à la prospective – mais jamais en régie – étaient substantiels et on ne peut les comparer aux portions congrues des administrations actuelles. Ils ont permis de mobiliser des experts de premier plan dont les prestations n’étaient pas données. Hermann Kahn et les équipes du Hudson Institute avec Bob Panero furent mobilisés pour aider les Français à élargir la vision de leur propre territoire. Des opérations de « survol de la France » furent engagées avec des planificateurs qui avaient déjà essayé ces méthodes en Amérique Latine (survol de toute l’Amérique Centrale et de l’Amérique en « flying think tank factory »), dans la baie du Mékong ou en Sibérie (en pleine guerre froide officielle) avec les planificateurs russes.

 

Tous ces travaux n’étaient pas séparés mais reliés dans « le Système d’études du schéma d’aménagement de la France » (le Sésame)  dont fut extrait le « scénario de l’inacceptable » que Philippe Sainteny a alors filmé et dont les archives sont encore, je crois, à l’INA. Le SESAME donna lieu à plus de 80 publications lancées entre 1966 et 1985 par moi, puis par Jacques Durand : on y trouve aussi bien le « survol de la France » que des travaux sur la prospective et la société, les schémas des grandes agences de l’eau ou des métropoles d’équilibre, les schémas des grandes infrastructures (rail, routes, télécom, informatique…).

 

La « revue 2000 » qui a paru de 1966 à octobre 1978 et dont j’eus la direction, était une fenêtre sur l’extérieur évitant tout « house organ ».  Elle balaya, avec une mise en page très contemporaine, des thématiques variées : l’innovation, la société expérimentale, l’informatique, la Méditerranée, l’environnement... Le numéro de mai 1968 intitulé « le petit livre rouge » fut consacré à la décentralisation territoriale du pouvoir et annonça la montée des régions. Les collaborations furent très diverses : des économistes (Robert Marjolin, Jacques Rueff), des artistes (Maurice Béjart, Victor Vasarely, Sylvia Monfort), des architectes (Jacques Couelle, Marcel Lods, Jean Prouvé, Buckminster Fuller, Doxiadis,  Jacques Rougerie, Yona Friedmann) et, bien sûr, les « prospectivistes » Jean Fourastié, Jacques Lesourne, Emio Fontela, Hasan Ozbekhan, Aurelio Peccei, Daniel Bell) ou des grands historiens (comme Arnold Toynbee) ; Claude Levy-Strauss ou Margaret Mead furent présents.

 

Tout le travail de prospective à la Datar qui n’avait jamais le fini d’une thèse universitaire n’était pas divertissement ou alibi, mais branché sur ce que devait être en 1960-70 un aménagement de la France. Il nourrissait, comme le disait Philippe Viannay, qui y participa, bien des « utopies concrètes ». Il sous-tendait quelques artefacts comme l’aérotrain, le naviplane ou l’énergie  solaire mais aussi des concepts nouveaux et mobilisateurs : les parcs naturels régionaux, les métropoles d’équilibre, l’éducation permanente : (celle de Bertrand Schwartz ou d’André Lichnerowicz), la coopération en Méditerranée, l’environnement avec ses précurseurs, Georges Tendron, bien sûr Bertrand de Jouvenel, Jean Keiling, Bourlière ou Trémolières, Jean Dorst, René Dubos.

 

De quoi contribuer à ouvrir les Français à plus de regard sur leur avenir et, cela, jamais de façon administrative ou enfermée. L’installation, rue des Saints Pères de Futuribles, l’appel constant à des personnes ou à des équipes non fonctionnaires a fortement marqué cet appel d’air peu habituel dans l’État (alors et maintenant). Arc et Senans, aujourd’hui patrimoine mondial, servit de point de rencontre. L’anticipation bousculait, elle, un pays encore insouciant qui n’entendait pas les messages ? Je me souviendrai toujours de Moinyhan, le conseiller du président américain, qui, en 1967, me disait : « Serge, retiens que dans les prochaines années le monde sera surtout marqué par la fonte des glaces du pôle, l’élévation du niveau de la mer et le réchauffement des climats. De quoi rappeler le message de Fourier  de 1841 : « le globe connaîtra un adoucissement de cinq à six degrés ; les côtes maritimes de la Sibérie, impraticables aujourd’hui jouiront de la douce température de Provence et de Naples « Théorie de l’unité universelle et Théorie des quatre mouvements »). Et puisque nous évoquons l’aménagement du territoire, comment ne pas citer « la Terre et les Hommes » (1877) d’Elisée Reclus : « les changements à attendre des agglomérations de dix, de vingt millions d’hommes, dans une société où les hommes ne sont pas assurés du pain et où les misérables et même les faméliques constituent une forte proportion ».

 

Quelques articles de Serge Antoine sur la prospective

§       « Revue 2000 », novembre 1966 à octobre 1978

§        Revue 2000, octobre 1969 : « Pour une société plus expérimentale », Serge Antoine, Georges Balandier, Jean Bertin, Bernard Delapalme.

§        Revue 2000, avril 1970, Serge Antoine et Jacques Durand : « Un système d’études sur le futur : Le Sésame ».

§        Revue 2000, octobre 1971, avec Jacques Durand et Jérôme Monod : « Où va la prospection française de l’aménagement du territoire ? »

§          Futuribles, automne 1976, « Pas d’Europe sans prospective ».

§          Revue 2000, janvier 1978 « L’Europe devrait se nourrir de prospective sociale. »

§          Revue 2000, « Environnement et prospective », avril 1978.

§          Futuribles, juin 1985, « Europe, environnement, tiers monde ».

 

§          Futuribles, juin 1986, « Prospective de la prospective ».

§          Futuribles, mars 1988, « Patrimoine et prospective ».

§          Futuribles, juillet 1989, « La Méditerranée face à ses futurs ».

§          Futuribles, décembre 1991, « Les enjeux du sommet Planète Terre ».

§          « La planète Terre entre nos mains », 1993  avec Q. Verbrugge et M. Carrère. Documentation française

§          « Méditerranée 21, développement durable et environnement », 1995

§          Futuribles, février 1998, « L’an 2000 vu de 1967 ».

in René Passet et al., « Héritiers du futur », 1995.

     « Bertrand de Jouvenel,  pionnier de l’environnement », 6 novembre 2003 à la Bibliothèque Nationale de France.

      Depuis 1995 de nombreux articles sur le développement durable.

 

S.A.

 

 

 

 

 


    

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 







 

 

 


« Aménager le territoire, c’est la plus belle façon d’aimer son pays et ses concitoyens »

 

 

 

 

 

Zone de Texte: LE CERCLE POUR L’AMENAGEMENT DU TERRITOIRE

HISTORIQUE
LE CERCLE POUR L’AMENAGEMENT DU TERRITOIRE est une association privée, régie par la Loi de 1901. Il a été fondé en 1991 par Hélène Roger﷓Vasselin et Claude Rousseau, alors chargés de mission à la DATAR (respectivement depuis 1963 et 1970), et Marc Nizery, ancien collaborateur extérieur de la DATAR, de 1964 à 1978.

LES MEMBRES DU CERCLE
Le CERCLE rassemble aujourd’hui 220 membres, qui sont, ou ont été des acteurs de l’aménagement du territoire. Ils sont actuellement anciens ministres, parlementaires, anciens délégués et directeurs à la DATAR, préfets, hauts fonctionnaires, présidents directeurs généraux et dirigeants de grands groupes industriels et d’établissements financiers, chefs d’entreprises de toutes tailles, membres de professions libérales, aménageurs locaux, commissaires à l'aménagement, à l'industrialisation ou à la reconversion, chargés de mission ou collaborateurs extérieurs de la DATAR.
Hommes et femmes de terrain, de pouvoir ou d'influence, tous portent un intérêt particulier au territoire français, à son développement économique et à son aménagement. Ils gardent vif le souvenir du climat particulier de pragmatisme et d’efficacité dans lequel la DATAR a travaillé depuis les années soixante, et dont tous les partenaires de la Délégation ont été fortement marqués. Ils ont souhaité en adhérant au Cercle retrouver et entretenir ce climat, et continuer à agir, dans le cadre du statut de l’association, sur les aspects territoriaux et spatiaux de l’évolution économique et humaine du pays. Ils considèrent que la pleine mise en valeur du territoire national et la recherche de la meilleure performance économique, dans le contexte européen et mondial du vingt et unième siècle, ne sont pas indifférentes à la répartition géographique des activités et de la population, et que cette répartition nécessite l'adhésion de l'opinion publique.
Toutes les sensibilités politiques sont représentées dans le Cercle. Toutes les approches de la problématique de l’aménagement du territoire peuvent y être abordées. Sa crédibilité se fonde sur l’indépendance d’esprit et d’expression de ses membres, sur leurs compétences très diverses, leur expérience et l’élévation de leurs motivations.
 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



[1] Délégation à l’Aménagement du territoire et à l’Action Régionale