La Lettre du Cercle

Cercle pour l’Aménagement du Territoire

96, rue de Longchamp - 92200 Neuilly-sur-Seine

Tél. : 01 47 45 22 83 / Télécopie : 01 47 45 51 97

Numéro 13 - juin 2000

 


Editorial

Depuis son origine, et sous l'influence toujours efficace d'Hélène Roger-Vasselin, le Cercle se veut être non pas seulement une amicale d'anciens de la DATAR, mais aussi un forum d'échanges et de débats.

 Peuvent s'y rencontrer en effet toutes les personnes, d’horizons politiques et sociaux différents,  qui  partagent  le souci  de  dé-

sont passionnées de l'extérieur de la DATAR pour l'aménagement du territoire. En outre il juxtapose les générations successives d'aménageurs.

Cette ouverture nécessaire du Cercle, on la retrouve aussi dans la suite des petits déjeuners que nous avons organisés : un bon nombre d'entre eux, ces deux dernières années,  a été l'occasion de créer

 


velopper et de défendre une politique d'aménage-ment du territoire forte, sur le territoire français et dans le contexte européen. Des quelques années passées à la DATAR, pour une bonne partie d'entre nous tout au moins, nous retenons en général l'intérêt de la diversité professionnelle de nos collègues.

 L'élaboration et la mise en œuvre de l'action d'aménagement ne nous paraît avoir été possible que grâce à la coopéra­tion de personnes de for­mations différentes : in­génieurs, économistes, universitaires, juristes. Ce n’est pas si fréquent dans l'administration fran­çaise, où la plupart des organismes et services sont constitués   plutôt   de   per-


Tribune Libre

La Tribune Libre ouverte dans La Lettre du Cercle d'avril, a suscité des réactions contrastées. Messages de félicitations aux auteurs du premier article et d'encouragement pour La Lettre, critiques sur le fond et sur l'expression, et surtout propositions et an­nonces d'articles en réponse ou de nouvelles contributions : tout laisse donc bien augurer de l'avenir de cette Tribune.

 

Ainsi, Jean-Louis Guigou et Jean-Pierrre Duport nous font aujourd'hui l'honneur de répon­ses élargissant le débat aux vues ac­tuelles de grands responsables sur la politique générale d'aménagement du territoire, et sur le rôle de l'Ile de France dans cette politique.

 

Jean-Paul Lacaze apporte sa contribu­tion au débat, en soulignant le diffé­rent entre écono­mistes et aména­geurs.

(lire pages 3 à 10)              


sonnes de la même spécialité.   Le   Cercle réunit lui aussi des individualités de formations et de provenances différentes. Il s'élargit  en  plus  à  des  personnes  qui se

un moment de dialogue entre des chefs d'entreprises, acteurs de l'aménagement, et le Cercle.

Dernièrement nous avons décidé d'aller un peu plus loin dans la même direction en ouvrant au sein de la Lettre du Cercle une Tribune libre. Cette tribune n'est pas le lieu de l'expression de la "pensée du cercle" – qui est d'ailleurs bien trop riche, complexe et parfois contradictoire ! -  mais bien un espace laissé à chacun pour exprimer son point de vue ou son opinion.

Aujourd'hui cette tribune s'anime et je me réjouis que ce soit notamment grâce à Jean-Pierre Duport, Préfet de Région Ile-de-France et ancien Délégué à l'Aménagement du Territoire, et à Jean-Louis Guigou, actuel Délégué.


 Tout ceci est de bon augure pour la qualité de cette tribune.

Prochainement l'ouverture d'un site WEB sera l'occasion d'amplifier cette ouverture et de faciliter le débat à l'intérieur du cercle.

L'été est là. Qu'il soit l'occasion pour nombre d'entre vous, non pas seulement de lire ces contributions, mais de prendre leur plume – ou leur clavier – pour venir enrichir la Tribune à la rentrée et de faciliter le débat à l'intérieur du cercle.

 

Robert Branche                    


 





Les petits déjeuners du Cercle

le 18 Avril :

Patrick Leleu, DG de Bouygues Télécom

L'exposé a mis en lumière la croissance rapide de la firme, de 30 emplois en 1994 à 5 500 aujourd'hui. Croissances annuelles de 330%, 280%, 100% prévus en 2000.  3,7 millions de clients appellent chacun une fois par mois en moyenne leur "conseiller clientèle". BT embauche 400 à 600 personnes par an. Le "suivi" de la clientèle occupe 2500 conseillers, à Boulogne, Issy-les-Mx, Neuilly. Un centre d'appel de plus est créé chaque année (à Nantes, Tours, Bordeaux, etc.).Personnel féminin à 60 %

Les zones géographiques couvertes s'étendent très vite : Paris et l'Ile de France en 1996, 5 autres grandes villes et 20 pôles régionaux en 1998. Il y a 4000 antennes, 6000 autres sont à réaliser, dont 2000 sur des pylônes nouveaux, de 30 à 50 m de haut, les autres sur des pylônes existants, dont 100 à 200 EDF. Ces 6000 sites rapportent 6000 taxes professionnelles aux communes.

Impact très positif sur l'économie locale : 8000 points de vente sont des commerçants indépendants, ou de la grande distribution Il n'y a que 100 boutiques Bouygues, dans les cent plus grandes villes.

Les feuilles en bourgeons au printemps, le crachin, gênent le réseau, le numérique c'est "tout ou rien" en propagation.

Taux de couverture : après le % de population, on compte maintenant en surface couverte : 75%des 551000km². 4000 antennes en plus en 2000/2001. Nouveauté : extensions subventionnées par les communes. Les antennes commencent à être perçues positivement.

[d'après les notes de Nadine Perrin]

 

Les voyages du Cercle

le 12 Avril :

la Bergerie Nationale de Rambouillet.

Une petite dizaine d’entre nous avons découvert ce jour là que, s’il y avait certes bien des moutons à la B.N., il s’y passait néanmoins beaucoup d’autres choses intéressantes.

En effet, cet Etablissement Public National, qui dépend du Ministère de l’Agriculture et de la Pêche n’abrite plus l’Ecole nationale des Bergers depuis 1992. Il s’est vu confier d’autres tâches, sur l’amélioration des productions animales et, ce qui est plus nouveau, sur l'approche territoriale du dévelop­pement durable.

Liée à l’histoire, l’activité animalière regroupe l’Ecole d’insémination artificielle et Biotechnologies de la reproduction et le conservatoire génétique de la race Mérinos. Nous avons été frappés par la santé florissante de cette dernière mais n’avons pu déceler l’origine de ses capacités diurétiques.

Trois départements de la Bergerie se sont orientés vers une approche territoriale originale que nous ont commenté notre guide, Didier Minot, ainsi que Jean-François Ayats, directeur-adjoint de la Bergerie. Ils sont à la fois des lieux de formation et de réflexion et proposent aux acteurs locaux une aide à la décision autour des thèmes suivants :

- les territoires périurbains : rôle de l’agriculture et de la forêt, problèmes de gestion de l’environnement, dynamiques sociales, développe­ment économique…

- le développement local : comment définir un ter­ritoire, comment articuler, sur un territoire donné, les actions de l’Etat, de l’Europe et des collectivités lo­cales…

- les relations entre Agriculture et Environne­ment : l’agriculture et la forêt deviennent des supports de l’éducation à l’environnement.

 

Ces interventions ont donné lieu à la création d’une Ecole des Territoires qui assure des formations conti­nues, organise rencontres et séances de travail, collo­ques et actions de terrain.

Nous avons pu constater sur le terrain que la Bergerie était un Etablissement public réellement ouvert au public puisque de nombreux visiteurs se pressaient autour de la ferme pédagogique et admiraient les ani­maux. 60.000 personnes la fréquentent chaque année.

 

Jean-Marie Simon    

 

 

 


 


 


 

Tribune libre – Libres opinions

 

 

L'article "Où va l'aménagement du territoire" donné dans La Lettre du Cercle d'avril dernier par  deux "vétérans" de la DATAR, Philippe de Castelbajac et Claude Rousseau, a suscité des réactions, et d'autres articles dans la Tribune Libre.

Le délégué à l'aménagement du territoire et à l'action régionale expose ici sa conception de l'aménagement du territoire. Il la veut résolument nouvelle, sans rompre toutefois avec "la volonté farouche de mieux répartir les hommes et les activités et lutter entre la concentration des pouvoirs et des richesses dans Paris et l’Ile-de-France."

 

 

La querelle des Anciens et les Modernes

 

par Jean-Louis Guigou·

 


Chaque fin de siècle est une pé­riode charnière, moment de bilan et de remise en cause, mais également période privilégiée d’invention. Le territoire et son aménagement n’échappent pas à cette atmosphère de changement. Nous souhaitons tous un aménagement du territoire équilibré, nous avons toujours désiré construire un territoire mieux orga­nisé, mieux géré. Mais pour y accé­der, les voies tracées antérieurement apparaissent aujourd’hui comme des impasses. De nouvelles conceptions et pratiques de l’aménagement du territoire et du développement local apparaissent. La révolution des ter­ritoires est souterraine, tranquille. Elle aboutit, cependant, à remettre profondément en cause un aména­gement du territoire devenu obso­lète. En dix-huit points, nous propo­sons de présenter ces trajectoires de la révolution des territoires et de montrer comment le passé se re­compose pour accoucher de nouvel­les conceptions et de nouvelles pra­tiques.

 

1/ De territoires mis en opposition .…. à la promotion de synergies et des complémentarités :

 

Les anciens opposaient (Paris/Province, ville/campagne, rural/urbain, centre/périphérie..).

Les modernes mettent en sy­ner­gie des réseaux et des complé­men­tarités (réseaux d’acteurs, ré­seaux de territoire, réseaux d’entreprises, etc..).

Dans le même ordre d’idées, les anciens étaient sur des stratégies rural-urbain ou celles mettant en jeu des espaces catégoriels (littoral, montagne, grandes villes, petites villes, etc…)

 

Les modernes sont sur des straté­gies de bassins

 

2/ De l’aménagement physique ..... au développement durable du territoire :

 

Les anciens préconisaient l’aménagement physique du terri­toire dans une logique d’offre d’équipements et d’infrastructures.

 

Les modernes pensent le dé­ve­loppement durable du territoire dans une logique                 de compromis entre les équipements physiques nécessaires à la croissance, à la cohésion sociale et à la protection de l’environnement.

 

En 1995, j’écrivais dans « Une Ambition pour le Territoire » : « Le passage du concept d’aménagement à celui du développement est fon­damental : l’aménagement est consenti, octroyé, mais largement attendu ; il est redistributif et porte souvent sur les équipements maté­riels ; le développement est voulu, organisé et partagé, il est productif de richesses ».

 

3/ De l’aménagement visible…….. à l’aménagement invisible du territoire :

 

Les anciens préféraient les équi­pements visibles, routes, auto­routes, TGV, etc…

Les modernes apprécient l’aménagement invisible avec les TIC, la formation, la recherche, les organisations des collectivités loca­les.

 

4/ D’un espace réceptacle inerte ..... à un territoire productif :

 

Les anciens considéraient le terri­toire comme un  support  inerte  et comme un gisement de richesses ou de facteurs de production (éco­nomie de cueillette)

Les modernes mettent l’accent sur la production des territoi­res, partie intégrante de la com­pétitivité... Les facteurs de pro­duction ne sont plus donnés mais produits (qualité, inno­vation, flexibilité, différenciation), re­donner le pouvoir aux acteurs lo­caux (pas seulement les élus) pour produire et réguler des ter­ritoires attractifs.

 

 

5/ D’une politique de redistribu­tion ..... à une politique de produc­tion de richesses

 

Les anciens préconisaient la redis­tribution de manière tutélaire du centre vers la                 périphérie en utili­sant des zonages spécifiques.

Les modernes préconisent « l’égalité des chances » en es­sayant, soit de corriger àl’origine les inégalités des chances, soit de tirer le meilleur parti des différences qui ne sont plus ressenties comme des déficits par rapport à des normes ou des équilibres.

 

 

6/ De la recherche d’équilibres régionaux ..... à la mise en oeuvre d’une recomposition des territoi­res et des solidarités :

 

Les anciens travaillaient sur de grandes échelles de territoire (équi­libres entre les régions).

Les modernes travaillent da­van­tage aux échelles fractales en terme de recomposition des territoi­res et des solidarités (pays, agglomé­ration, grands bassins de peuplement inter­régionaux).

 

 

7/ D’un équilibre introuvable ..... à l’acceptation d’une différenciation territoriale :

 

Les anciens faisaient toujours réfé­rence à la notion d’équilibre, sur­tout équilibre interrégional.

Les modernes font plutôt réfé­rence à la notion d’attractivité des terri­toires et d’offre territoriale diffé­renciée.

 

 

8/ D’ une vaine correction des inégalités ..... à une prise en compte des différences :

 

Les anciens voulaient une re­distri­bution certaine pour corriger les inégalités

Les modernes préfèrent valori­ser les différences.

 

 

9/ D’un cloisonnement des locali­sations d’activités ..... à l’émergence de systèmes produc­tifs locaux :

 

Les anciens pensaient d’abord en terme de la localisation des activi­tés prises individuellement et disper­sées

Les modernes sont soucieux de créer des systèmes productifs lo­caux et raisonnent en terme de grap­pes locales d’entreprises et de rela­tions inter-entreprises.

 

 

10/ De l’objectif de délocalisation ..... à la recherche d’un dévelop­pement endogène

 

Les anciens comptaient sur les délocalisations d’activités de Paris vers la Province et donc sur le dé­veloppement exogène.

Les modernes s’appuient sur le développement endogène et les initiatives locales


11/ De la défense des autonomies locales ..... à la mise en oeuvre de coopération :

 

Les anciens défendaient l’auto- nomie communale.

Les modernes pensent et agis­sent en terme de réseaux de villes, de systèmes urbains et de coopéra­tion intercommunale.

 

12/ D’une géographie des coûts ..... à la géographie des organisations :

 

Les anciens pensaient en terme de géographie des coûts et en terme quantitatif.

Les modernes pensent en terme de géographie des organisations et en terme qualitatif. C’est ainsi que la notion de districts  renvoient aussi bien au district urbain qu’au district industriel, l’organisation comme facteur de compétition.

 

13/ De l’omniprésence des écono­mies d’échelle internes ..... à l’importance des économies exter­nes :

 

Les anciens ne pensaient qu’en terme d’économies d’échelle inter­nes aux entreprises, concentration des entreprises.

Les modernes pensent, en ou­tre, en terme d’économies externes ou économie d’environnement (éco­nomies de gamme).

 

14/ De la géographie des lieux... à la géographie des flux :

Les anciens concevaient l’espace comme une surface avec des fron­tières et des données natu­relles (facteurs de production don­nés).

Les modernes conçoivent l’espace comme un graphe avec des noeuds (villes métropole), des arcs (réseaux de communication) et des vides (espaces peu denses, parc naturel, montagne).

 

15/ D’une vision hexagonale .... vers une échelle européenne :

 

Les anciens arrêtaient leurs vi­sions aux frontières nationales.

Les modernes conçoivent l’évolution des territoires à une échelle européenne et de manière intégrée.

 

16/ D’une approche verticalisée ..... à une prise en compte de la globalité des phénomènes :

 

Les anciens étaient exclusive­ment des « hommes » avec une vision plus verticale et segmentée (Cf les zonages).

Les modernes sont aussi par­fois des « femmes » avec une vision plus holistique et globale.


17/ De la prédominance d’une discipline ..... à une multiplicité des

éclairages :

 

Les anciens avaient une ap­proche monodisciplinaire de l’espace.

 

Les modernes adoptent des points

de vue pluridisciplinaires.

 

18/ De la chasse aux subventions et aux primes ..... à la recherche de nouvelles collaborations :

 

Les anciens recouraient à la sub­vention et aux primes

Les modernes préfèrent la contractualisation.

 

Conclusion :

 

Ces trajectoires se rejoignent en un point focal, le développement dura­ble. Ce concept transformera l’aménagement du territoire à la Colbert, à la Saint-Simon, à la Gaullienne.

Concept refondadeur, le dévelop­pement durable rend compatible les équipements nécessaires à la crois­sance, la cohésion sociale et la pré­servation de l’environnement. Les citoyens deviennent partenaires et non plus sujets et les territoires de­viennent des « êtres vivants », véri­tables production collective com­plexe qui n’a plus rien à voir avec le support inerte aménagé d’en haut, zoné et découpé sans ménagement.

Entre les Anciens et les Modernes, le débat est acharné. Les clivages transgressent les partitions tradition­nelles entre la Droite et la Gauche. Il y a chez les anciens et certainement à des degrés divers chez tous, une nostalgie ancestrale d’une France rurale et équilibrée. En réalité, il s’agit moins d’une opposition que d’une évolution, d’une transforma­tion des trajectoires des idées et des politiques. Certains ont évolué ... d’autre pas.

Cependant, ce qui a longtemps uni et unit, toujours, les anciens et les modernes, c’est la volonté farouche de mieux répartir les hommes et les activités et lutter entre la concentra­tion des pouvoirs et des richesses dans Paris et l’Ile-de-France.

Comment choisir entre les Anciens et les Modernes ? La DATAR de l’an 2000 préfère de loin les seconds aux premiers sans pour autant nier en totalité la période Gaullienne de son apogée.

 

J-L. G.

 

 

[Texte transmis par messagerie électronique. Polices de caractères et mise en page par La Lettre]


 

 


Tribune libre – Libres opinions  (suite)

 

 

Le préfet d'Ile de France, ancien délégué à l'aménagement du territoire, propose aux lecteurs une "Tribune libre en réponse à l'article de MM. de Castelbajac et Rousseau". Il expose les raisons du rééquilibrage de la politique d'aménagement du territoire, prenant désormais en compte les atouts qu'apporte la région parisienne à l'ensemble du pays.

 

Tribune libre

en réponse à l'article de

MM. de Castelbajac et Rousseau

dans « La Lettre du Cercle  »

 

         Par Jean-Pierre Duport, préfet de la région d'Ile de France

 


 


D

ans une récente tribune libre, Philippe de Castelbajac et Claude Rousseau s’interrogeaient sur l’avenir de la politique d’aménagement du territoire en regrettant que l’objectif consistant à « mettre fin à la croissance dé­mesurée de la région parisienne » ne soit plus « le premier, le plus prégnant, celui qui conditionne tous les autres ». Si le questionne­ment sur les objectifs d’une politi­que publique présente toujours un intérêt, l’analyse des acteurs me paraît cependant trop manichéenne et négative, voire erronée, en parti­culier quant à l’évolution de l’Ile deFrance. La politique d’aména- gement du territoire s’est en effet modifiée, mais, de mon point de vue, dans un sens favora­ble, afin de prendre en compte des évolutions marquantes et de nou­veaux enjeux qui rendent large­ment obsolète l’opposition entre le développement de la région capi­tale et celui des autres régions françaises. Aujourd’hui, l’objectif recherché est celui d’un dévelop­pement durable, équilibré, et com­plémentaire, de tous nos territoires, y compris celui de la région d’Ile de France.

La politique d’aménagement du territoire est née en effet, dans la France de l’après-guerre, d’une volonté de rééquilibrage entre Paris et la Province (« le désert français »), de correction de « cet effort multiséculaire de centralisa­tion », en reprenant les mots du Général de Gaulle. Si dans les premiers temps, la volonté mani­feste était bien de brider l’expansion parisienne (je me souviens des oppositions d’alors entre Jérome Monod et Paul Delouvrier), tout le monde s’est ensuite accordé sur un objectif plus large de développement équilibré du territoire.

Se priver des atouts de l’Ile de France pour le développement national est vite apparu impensa­ble. Ainsi, le développement de la Bretagne aurait-il été possible sans l’indispensable relais de l’Ile de France qui lui permet de s’ouvrir à la « banane bleue » européenne ? Et, pour prendre un exemple, l’implantation de Canon à Rennes se serait-elle réalisée sans l’existence du TGV atlantique et les liens ainsi améliorés avec Paris ?

Le soutien au développement de métropoles d’équilibre en pro­vince, la réalisation d’infrastructu­res routières et ferro­viaires mail­lant l’hexagone, le développement de l’Ouest qui était encore essen­tiellement agricole, de certaines zones touristiques (amé­nagement du littoral Languedoc-Roussillon) se sont inscrits clairement dans cet objectif. Et, comme l’a reconnu la commission « Guichard » en 1986, le bilan de cette politique fut « largement positif » : création d’emplois in­dustriels en province, développe­ment de l’Ouest, de certaines zones rurales et de plusieurs grandes villes de province, et ralentisse­ment de la croissance de la région parisienne. Il faudrait également mentionner, entre autres, le déve­loppement des centres universitai­res dans des villes de province et la réussite des parcs scientifiques qui se sont développés autour des universités à partir de la fin des années 60 (Sophia-Antipolis a été créé en 1968, la ZIST de Grenoble en 1971). La conséquence est que la part de l’Ile de France dans les effectifs des étudiants et des cher­cheurs s’est significativement réduite depuis les années 60.

Des évolutions considérables se sont produites depuis l’époque initiale de la politique d’aménagement du territoire, phé­nomènes qui ont entraîné certes un déclin de cette politique dans les années 70 et 80, mais surtout une relance, sous des formes renouve­lées, ces dernières années.

La crise économique a d’abord eu une forte influence. Elle a non seulement aggravé des « cassures » territoriales (et en a créé de nou­velles), mais aussi déplacé les priorités. Les politiques de conver­sion économique ont clairement pris le pas sur les politiques d’aménagement et la nécessité d’agir à court terme a relégué au second plan l’action à moyen et long terme de la DATAR. Je sou­ligne que la région parisienne a été également touchée, comme d’autres, mais n’a bénéficié d’aucune aide spécifique jusqu’aux programmes « Konver » et « Urban » à partir de 1994.

D’autres évolutions ont ensuite modifié la définition des politiques d’aménagement du territoire. En premier lieu, la décentralisation a introduit de nouveaux acteurs dans la détermination et l’application d’une politique d’aménagement du territoire, acteurs de plus fortement mobilisés, et conduit à une appro­che plus partenariale. Elle a aussi contribué à une certaine parcelli­sation de l’action de l’Etat et à une accentuation des inégalités entre les territoires, y compris à l’intérieur de l’Ile de France. En second lieu, l’essor de la construc­tion européenne a apporté de nou­veaux moyens au développement des territoires et imposé une vision plus large des politiques. Le péri­mètre européen est aujourd’hui devenu un cadre obligatoire de l’aménagement du territoire et notre regard doit perdre sa dimen­sion hexagonale pour apprécier les évolutions et les besoins de chaque pays.

De nouveaux phénomènes sont également apparus, qui ont trans­formé l’approche des politiques d’aménagement du territoire. La première évolution, c’est la matu­ration d’une civilisation urbaine. Aujourd’hui près de 80 % de nos concitoyens vivent dans des aires urbaines, qui ne sont pas seulement dans la région parisienne. Le deuxième phénomène, c’est l’explosion des moyens de com­munication. La réussite des réali­sations en termes d’infrastructures (TGV, autoroutes,...), et le déve­loppement rapide des télécommu­nications, et maintenant des nou­veaux réseaux d’information à haut débit, changent fondamentalement les critères de localisation et l’approche territoriale. Le troi­sième phénomène, c’est la montée d’une demande forte de nos concitoyens pour la qualité de la vie et l’environnement.

Enfin, la mondialisation de l’économie agit de plus en plus fortement sur les dynamiques des territoires et oblige à reconsidérer sur des bases nouvelles la politique de localisation des entreprises. Les choix d’implantation des entrepri­ses sont aujourd’hui souvent faits à un échelon mondial et en fonction d’une multiplicité de critères sur lesquels les pouvoirs publics ont peu de prise, tout au moins à court terme. Pour éviter l’apparition de processus cumulatifs de dévelop­pement et une accentuation des inégalités entre zones dynamiques et territoires en difficulté, il faut une stratégie dynamique s’appuyant sur les atouts dont disposent un territoire et mettant en oeuvre des mécanismes de solidarité en faveur des zones moins favorisées.

Tout ces phénomènes conduisent clairement à une répartition nou­velle des hommes et des entrepri­ses dans l’hexagone. Ils ont d’ores et déjà, en accentuant les résultats positifs de la politique d’aménagement du territoire, mo­difié substantiellement les évolu­tions naturelles.

Entre 1982 et 1990, si l’Ile de France avait en effet encore gagné 577 000 habitants, son dynamisme était déjà moindre que celui des régions Languedoc-Roussillon, Provence-Alpes-Côte d’Azur, Rhône-Alpes (et sans rapport avec les métropoles du tiers-monde en dépit de la comparaison étrange des auteurs de la tribune). De plus, cette croissance a résulté d’un fort excédent des naissances sur les décès, notamment au sein des populations immigrées durable­ment installées en Ile de France, alors que depuis 1975 le solde migratoire avec la province était négatif (- 40 000 personnes par an en moyenne).

Cette expansion désormais moins rapide de l’Ile de France s’est accentuée au cours des dernières années : ceux qui quittent la région capitale sont aujourd’hui nettement plus nombreux que ceux qui y viennent, la plupart émigrant d’ailleurs vers les grands métro­poles régionales qui connaissent une forte croissance. Cette obser­vation faite dans plusieurs études a été confirmée par les résultats du dernier recensement. La remise en cause de celui-ci par les auteurs de l’article apparaît d’ailleurs étrange : en quoi serait-il moins fiable que les autres ? La critique des travaux menés par l’INSEE aurait mérité des justifications plus solides.

De toute manière, la dynamique est aujourd’hui clairement en fa­veur des métropoles régionales, et aux dépens de l’agglomération parisienne. Si les évolutions se poursuivent, nous serons même en dessous des prévisions démogra­phiques du SDRIF de 1994, 11,8 millions d’habitants en 2015 en Ile de France, prévisions qui avaient pourtant été jugées malthusiennes à l’époque. Le spectre d’une région d’Ile de France en croissance dé­mographique constante a au­jourd’hui disparu.

De plus, si la part de l’Ile de France en terme de PIB régional reste considérable (29 % en 1996), différents travaux ont montré que la puissance économique de cette région, loin de constituer un handi­cap pour le développement du territoire national, serait un atout essentiel, notamment par la diffu­sion de la croissance réalisée dans l’ensemble de l’hexagone. Les travaux de « l’Oeil », laboratoire de l’Université Paris XII, ont ainsi montré que l’Ile de France parti­cipe à la richesse nationale en fonction de sa part dans le PIB, mais ne reçoit qu’en fonction de sa population (18,7 %).

Aujourd’hui, si la vigilance s’impose toujours quant à l’équilibre Paris/Province, cet objectif n’est plus, et ne doit plus être, me semble-t-il, l’objectif principal d’une politique d’aménagement du territoire en France. Il doit s’insérer, avec d’autres objectifs, dans une vo­lonté globale de réussir un déve­loppement durable et équilibré des territoires. Contrairement à ce que disent les auteurs de la tribune libre, les générations futures ne nous jugeront donc pas sur cet aspect de la politique d’aménagement du territoire, mais bien sur la réussite de deux objec­tifs complémentaires :

Premier objectif, le développe­ment durable, c’est à dire la pour­suite de la promotion économique et sociale du pays et de ses territoi­res, conjuguée à la maîtrise d’une société urbaine intégrée dans un territoire majoritairement rural.

Dans ce cadre, il faut accroître encore la compétitivité et le rayon­nement international de notre mé­tropole de taille mondiale, l’Ile de France, tout en accentuant le dé­veloppement des agglomérations de taille européenne, relayées sur le territoire par des pôles urbains de taille moyenne. L’Ile de France, quatrième centre de production du monde, est en effet la seule région française de niveau mondial, et susceptible d’attirer certaines im­plantations. Cette situation inter­nationale constitue un atout pour la compétitivité globale française, qu’il serait malheureux de négliger et qui n’est pas définitivement acquis tant la concurrence est aujourd’hui féroce avec les autres métropoles équivalentes.

Cela nécessite des investisse­ments et la maîtrise des problèmes de toute métropole mondiale, comme les prix du foncier, les difficultés de circulation ou la pollution de l’air. Notons, d’ailleurs, que cette dernière est en baisse depuis quelques années, grâce aux efforts menés par les pouvoirs publics, mais aussi du fait de la décentralisation industrielle qui a entraîné la disparition de nombreux sites industriels franci­liens.

Second objectif, la cohésion ter­ritoriale. Les dynamiques de dé­veloppement entraînent de plus en plus une dualisation des territoires, au détriment de certaines zones urbaines confrontées à des problè­mes de reconversion économique ou à des cumuls d’handicaps so­ciaux, ainsi que certains territoires ruraux fragilisés par la géographie ou l’émigration de leurs habitants.

La région Ile de France est confrontée (mais elle n’est pas la seule) à cette dynamique différente des territoires, à cette dualisation sociale et territoriale aujourd’hui à l’oeuvre. Parler de désintégration du tissu social est cependant exa­géré. De même, ne voir que dans une soi-disante expansion in­contrôlée et incontrôlable de la population de Paris et de ses « énormes banlieues » (naturelle­ment, selon les auteurs, habitées par des populations immigrées), la raison des difficultés sociales est une explication sommaire, large­ment fausse comme on l’a vu, et susceptible d’entraîner des amal­games dangereux. Il y en a d’ailleurs plusieurs dans l’article ; mais mon estime pour les auteurs me conduit à ne pas les relever. Les réponses à cette dualisation ne sont donc à rechercher ni dans une « pénalisation » de la région dans son ensemble, ni dans une hypo­thétique politique cherchant à « vider » Paris et ses banlieues. Cela n’aboutirait qu’à augmenter les fractures sociales et territoriales et à accentuer le caractère privilé­gié de certaines zones, dont Paris.

Notre ambition doit être de re­chercher un développement équili­bré et coordonné de l’ensemble de la région. Cela signifie notamment la nécessité en zone dense de « reconstruire la ville sur la ville », en donnant la priorité absolue aux secteurs les plus durement touchés par la dualisation sociale, comme la préservation, en zone rurale, des espaces agricoles et naturels. Cela implique également un accroisse­ment des solidarités internes. Le Fonds de Solidarité de la Région de l’Ile de France (FSRIF), dont les auteurs de l’article semblent ignorer l’existence, est un outil important dans ce cadre en réali­sant une solidarité financière in­terne (qui vient d’ailleurs d’être renforcée) par un prélèvement sur les recettes des communes de la région les plus aisées fiscalement au profit de celles qui ont des charges importantes et de faibles ressources. De même, une meil­leure répartition des logements sociaux doit être recherchée (c’est un des principaux objectifs du projet de loi relatif à la solidarité et au renouvellement urbains actuel­lement en discussion au Parlement).

L’éligibilité du territoire de l’Ile de France aux fonds structurels européens est dans ce cadre tout à fait légitime. Les financements au titre de « l’objectif 3 » (plus de 3 milliards de francs) permettront de renforcer les dispositifs de forma­tion et d’insertion professionnelle en Ile de France, tandis que les crédits au titre de « l’objectif 2 » (930 millions de francs) permet­tront d’accroître les efforts de l’Etat et de la Région en faveur du développement économique et social dans une zone (27 commu­nes sur 3 départements, Seine Saint Denis, Val d’Oise, nord des Hauts de Seine, soit 476 364 habitants) qui concentre de profondes diffi­cultés de développement.

Pour atteindre ces deux objectifs, la politique d’aménagement du territoire a donc changé. Elle n’a pas disparu avec l’abandon de l’objectif unique de maîtrise de la croissance parisienne, mais s’est au contraire enrichie en s’adaptant à la France du vingt et unième siècle, qui n’est plus celle des années 60, et aux nouveaux défis rappelés antérieurement.

Mon propos n’est pas ici de rap­peler les différents éléments de la politique d’aménagement du terri­toire qui a été mise en place. Je rappellerai simplement qu’en Ile de France, de nouvelles priorités ont été définies, avec une méthode adaptée et les moyens nécessaires à son application. Le contrat de plan Etat / Région en Ile de France en est un des principaux vecteurs : « la politique d’aménagement que l’Etat et la Région entendent mettre en oeuvre vise à combattre la dualisation sociale et territoriale, à renforcer les atouts de l’Ile de France face à la concurrence des grandes métro­poles mondiales, à polariser la croissance urbaine et à maîtriser ses répercussions ».

Cette politique ambitieuse s’inscrit dans le cadre du dévelop­pement durable et équilibré de l’ensemble du territoire français, car, aujourd’hui, le développement du territoire est global ou n’est pas. Elle devrait faire de l’Ile de France une région mieux intégrée au reste du territoire, plus solidaire, plus homogène, plus compétitive, bien loin des sombres prédictions des auteurs de la tribune sur la détério­ration progressive de la région capitale.

 

J-P. D                 

 

[Texte transmis par messagerie électronique. Polices de caractères et mise en page par La Lettre]

 


 

 


 

 

La Tribune Libre est ouverte à tous les membres du Cercle. Tous les sujets ayant trait, de près ou de loin, à l'aménagement du territoire, peuvent y être abordés. Toutes les opinions peuvent y être exprimées, et confrontées.

A vos plumes donc, ou à vos claviers, et bonnes vacances !

 


Tribune libre – Libres opinions  (suite)

 

Jean-Paul Lacaze, lui aussi vétéran de l'aménagement du territoire et membre du Cercle, expose ici la contradiction de fond qu'il voit entre la rigueur des chiffres que s'imposent les ingénieurs économistes, et les décisions d'aménagement du territoire, prises pour des raisons politiques - au sens noble du terme. La concentration urbaine lui paraît ainsi un effet direct et spontané de l'optimisation économique, alors que les mesures pour la limiter sont prises pour des raisons souvent vagues et floues, non chiffrables, toutes sympathiques qu'elles soient.


 

La logique politique et la logique des ingénieurs

en matière d'aménagement

 

             par Jean-Paul Lacaze·

 


D

ans l'histoire des politiques d'aménagement du territoire, les pré­occupations d'ordre politique, écono­mique et technique interfèrent en permanence. Il est proposé ci-après quelques réflexions pour tenter d'es­quisser comment se sont organisées, dans la longue durée, les problémati­ques techniques et économiques, en contrepoint des perspectives politi­ques, les plus habituellement évo­quées.

Trois thèmes seront abordés succes­sivement :

- l'ancienneté des politiques d'amé­nagement du territoire

- les difficultés rencontrées pour les justifier d'un point de vue économi­que ;

- l'originalité des outils utilisés dans les années 1960.

 

 

ULYSSE ET LE PATER FAMILIAS

 

R

endons d'abord à César ce qui lui appartient, un rôle fondateur de l'or­ganisation territoriale de la Gaule. Le maillage des voies romaines et le réseau des villes constitué à cette époque témoignent déjà d'une vision d'ensemble ; ils continuent aujour­d'hui à structurer notre pays.

Rendons d'abord à César ce qui lui appartient, un rôle fondateur de l'or­ganisation territoriale de la Gaule. Le maillage des voies romaines et le réseau des villes constitué à cette époque témoignent déjà d'une vision d'ensemble ; ils continuent aujour­d'hui à structurer notre pays.

Ce rappel conduit à souligner que, dès l'Antiquité, deux modèles se forment et s'opposent dans une confrontation qui conserve son actua­lité et que j'ai proposé de personnali­ser par les figures emblématiques d'Ulysse et du Pater familias. D'un côté, les peuples de la mer, Grecs et Phéniciens, inventent le modèle de la métropole, au sens originel de ville-mère organisant un réseau de comp­toirs commerciaux. Ces peuples cher­chent à fonder leur puissance sur le développement des échanges mar­chands. Ils placent donc leurs comp­toirs aux endroits stratégiques d'où l'on peut contrôler les flux de trans­port : Carthage ou Marseille. Ils ne cherchent pas à dominer les peuples ou les régions où ils s'installent. Ils développent une conception ouverte du monde, inventent la curiosité scientifique et l'étonnement philoso­phique, créent les premières formes de démocratie.

De l'autre côté, les Romains fon­dent, au contraire, leur puissance économique et militaire sur la rente agricole, en précurseurs des physio­crates. Ils créent le modèle concurrent de "l'imperium", centralisateur et dominateur ; ils occupent et organi­sent les territoires dans toute leur surface, inventent le droit écrit et font régner la paix romaine. Ils déclinent avec obstination la "mise au carré", ces plans en grille qui dessinent leurs villes, organisent les "centurations" agricoles et serviront, des siècles plus tard, de cadres pour les colonisations de peuplement, notamment en Amérique.

"Ulysse, coureur des mers, habile jusqu'à la ruse, fait ainsi face au Pater familias rentier et organisateur".

Ces deux modèles se renouvellent, l'un et l'autre, à l'ère des grandes conquêtes coloniales et dans les dé­bats et réalisations modernes. Le cas de Hongkong, après celui de Venise, témoigne de l'extraordinaire efficacité des comptoirs formant sas entre deux ensembles culturellement opposés. Et l'histoire de l'Europe est marquée par l'opposition entre les puissances ter­ritoriales d'esprit romain, que Fernand Braudel appelait les "Etats épais", et la diagonale des routes commerciales reliant l'Adriatique à la mer du Nord – qui n'a rien d'une "banane bleue". Cette diagonale se caractérise surtout par une struc­ture politique complexe et décentrali­sée, que les bourgeoisies marchandes ont su préserver face aux tendances cen­tralisatrices des machines étati­ques. Dans son ouvrage La société de confiance, Alain Peyrefitte analysait les causes profondes du décollage économique de ces contrées, en les opposant lui aussi à l'esprit romain des nations territoriales.

D'autres points de repères histori­ques seraient précieux à approfondir. Je les évoque brièvement en citant l'ouvrage que Marc Desportes et Antoine Picon ont fait  paraître, à l'occasion du 250e anniversaire de l'Ecole nationale des Ponts et Chaussées. Qu'on veuille bien ne rien voir de corporatiste dans ce propos ! Si cette Ecole est la doyenne des écoles d'ingénieurs du monde occi­dental, cela témoigne surtout de l'am­pleur du travail centralisateur de la Monarchie absolue. Son projet politi­que passe par la construction d'une vision intégratrice et idéalisée du territoire à toutes les échelles ; le jardin "à la française" de Le Nôtre asservit la nature pour célébrer la noblesse. La carte de Cassini et la triangulation du méridien de Paris construisent la première représenta­tion scientifique du territoire. Vauban, en grand précurseur, pré­serve le "pré carré" en fortifiant les frontières. Et la construction des routes royales, volontairement spec­taculaires, signifie l'uniformité re­cherchée de ce territoire.

Le XIXème siècle poursuivra dans la même direction. Il formalisera la notion de réseau national en l'appli­quant aussi aux canaux et surtout aux chemins de fer. Et la IIIème République amplifiera encore l'action centralisatrice d'esprit romain avec les programmes d'infrastructures de Freycinet et la longue lutte des insti­tuteurs, ses "hussards noirs", contre les cultures et les langues régionales.

Après le drame sanglant de la Première Guerre mondiale, le thème de l'aménagement du territoire réap­paraît comme moyen de lutter contre la crise de 1929. Les régimes fascistes s'en emparent les premiers : les au­tostrades italiennes et les autobahns allemandes, la bonification des marais pontins, la construction du quartier EUR à Rome en témoignent. Les démocraties suivront, plus timide­ment avec les exemples bien connus de la "Tennessee Valley Authority", de la Compagnie nationale du Rhône et des grands rapports précurseurs publics en Grande-Bretagne pendant la Seconde Guerre.

En France, le grand tournant des années 1963-1965 fut préparé, au sein du ministère de la Construction et de l'Urbanisme, par les études et mis­sions lancées par Eugène Claudius-Petit.

 

L'IMPOSSIBLE JUSTIFICATION ECONOMIQUE

 

E

n relisant l'ouvrage de Jean-François Gravier qui relança le débat, Paris et le désert français, on ne peut qu'être frappé par le fait que son ar­gumentation relève de la polémique anti-parisienne bien plus que d'une méthode scientifique rigoureuse. Depuis lors, bien des études ont cher­ché à démontrer que Paris est trop gros, qu'il coûte trop cher et qu'une répartition plus "équilibrée" de la population serait préférable. Hélas, les faits sont têtus et les études concluent régulièrement en sens in­verse. Bien sûr, le kilomètre marginal d'autoroute coûte moins cher dans les Landes que dans les Hauts-de-Seine et il en va de même pour les HLM. Mais dès que l'on raisonne en termes de bilan avantages-coûts, les conclu­sions s'inversent.

Il n'y a rien de bien étonnant à cela. Depuis des siècles, voire des millé­naires, les acteurs économiques ont découvert expérimentalement les "économies externes" que leur pro­cure la concentration dans les villes. Les habitants ont appris à apprécier le climat de liberté et de créativité qu'ils trouvent dans les grandes villes. Faute d'arguments indiscutables, les tenants de l'aménagement du territoire, tout comme leurs cousins urbanistes, se référent trop souvent à des notions floues comme l'équilibre, l'harmonie, l'échelle humaine, notions sympathi­ques mais dont on n'a jamais pu for­muler une définition tant soit peu précise et opérationnelle !

Au XIXème siècle, un consensus as­sez général permettait pourtant de trouver dans la pensée saint-simo­nienne une justification théorique de l'utilité des grands équipements. Au­jourd'hui, ce consensus s'est effondré sous la poussée de la contestation écologiste. Les drames de Seveso, de Tchernobyl, du sang contaminé et de la vache folle ont, hélas, confirmé que la logique d'ingénieur pouvait parfois être poussée au-delà des limites du raisonnable.

Alors on est souvent tenté d'en re­venir à une lecture simplifiée des théories de Keynes, en cherchant dans les grands travaux financés par le déficit public les moyens d'une re­lance économique locale ou nationale, qui se faisait attendre. Les crises bud­gétaires aiguës ont eu raison de cette argumentation et cela d'autant plus que les effets directs de la construc­tion de grandes infrastructures restent une question controversée. Le cas bien connu de la gare TGV du Creusot-Montchanin suffit à montrer, en effet, qu'il ne s'agit pas d'un re­mède miracle.

L'analyse économique a permis de préciser les raisons des brillants suc­cès obtenus par la décentralisation industrielle dans les années 1960 : dans le contexte "fordien" de cette époque, les industriels avaient intérêt à aller chercher en province des ré­servoirs de main d'oeuvre peu spécia­lisée, devenue rare. D'un même mou­vement, Moulinex libérait la femme - c'était son slogan publicitaire de l'époque, industrialisait l'Ouest et dominait son marché. Logique politi­que et logique économique conver­geaient, mais cette heureuse rencontre n'a pas duré. Et l'importance quanti­tative des résultats obtenus a eu comme contrepartie d'accentuer la diversification des rôles économiques entre 1'lle-de-France et les autres régions et donc la spécialisation fonctionnelle de l'espace français.

Aujourd'hui, la mondialisation de l'économie marque une nouvelle avancée du modèle grec, mais cette fois à l'échelle de la planète, sous la forme nouvelle de la métropolisation. De ce point de vue, la France est plutôt privilégiée en Europe, puis­qu'elle partage avec la seule Angleterre l'avantage de disposer sur son territoire d'une des rares villes qui participent au réseau des villes mon­diales, support du pouvoir économi­que. Mais cette remarque factuelle laisse entière la question de savoir comment mieux mettre à la disposi­tion de toutes les régions cet accès au système global de décision économi­que.

Faute d'une argumentation indiscu­table, la sagesse commande aujour­d'hui de ne plus demander à l'ingé­nieur économiste une improbable démonstration technique ou scientifi­que en faveur de l'aménagement du territoire. Les choix à effectuer à ce titre - et là aussi le parallèle avec l'urbanisme doit être souligné - relè­vent en effet d'arbitrages politiques, au sens noble du terme, et non d'une introuvable rationalité technico-éco­nomique. Il s'agit d'un défi, de vouloir aller contre la force des choses, et le héros à évoquer n'est ni Ulysse, ni le Pater Familias, mais plutôt Prométhée.

 

LES OUTILS DE LA RECHERCHE OPERATIONNELLE

 

C

'est pourtant la voie de la rationa­lité technico-économique qui avait été privilégiée dans les années 1960 et il est intéressant et curieux d'en suivre la filiation.

Le point de départ paraît lointain : il s'agit de l'organisation de l'effort de guerre aux Etats-Unis qui, entre 1942 et 1945, a entraîné une mobilisation intellectuelle allant jusqu'aux mathé­maticiens et aux logiciens pour opti­miser les milliers de décisions qui ont abouti à la victoire finale. Les pre­miers jeux d'outils de la recherche opérationnelle sont nés à cette occa­sion. Ils débarquèrent plus tard en Europe dans les bagages du Plan Marshall et furent diffusés par l'OCDE. Pris en mains par le Com­missariat au Plan, ils montrèrent leur efficacité pour organiser la recons­truction et la modernisation de l'éco­nomie française.

Les années 1960-1965 marquent un tournant important dans la manière d'aborder les questions d'urbanisme et d'aménagement de l'espace. Face à l'insuffisance devenue patente des grands ensembles et à la volonté de promouvoir à grande échelle l'aména­gement du territoire, l'idée est venue tout naturellement de transposer aux problèmes spatiaux les méthodes qui venaient ainsi de démontrer leur effi­cacité. Ingénieurs et économistes envahissent le terrain occupé aupara­

vant par les architectes ;   ils jettent les bases de ce que l'on appelle la Planifification stratégique.    Dans  les


OREAM comme dans les agences d'urbanisme, des équipes pluridisci­plinaires permanentes organisent la réflexion prospective et proposent les priorités d'action fortement tranchées que la rapidité de la croissance démo­graphique et économique im­pose alors. Les idées directrices de ces méthodes novatrices peuvent être résumées ainsi : - passer de la défini­tion a priori d'un "état futur souhaita­ble" à une logique de transformation progressive de l'espace ; - jouer sur la complémentarité des actions publi­ques et des flux d'initia­tives du sec­teur privé ;

- orienter pour cela les choix des acteurs privés par l'affichage de prio­rités publiques clairement affirmées et le lancement de grands projets structurants comme les villes nou­velles ;


- accorder plus d'importance à la participation des responsables lo­caux, acteurs politiques, économiques et sociaux, qu'au formalisme des documents administratifs ; - concen­trer l'effort sur un petit nombre d'ob­jectifs réalistes et pour­suivis avec persévérance.

La politique menée par Paul Delouvrier en région parisienne et 1es grands programmes lancés par la DATAR resteront les témoins dura­bles de l'efficacité de ces méthodes bien adaptées au contexte des Trente Glorieuses.

Heureux temps où le pragmatisme dominait et où les trois logiques, politique, technique et économique, entraient dans une synergie stimu­lante pour tous les responsables !

 

J-P. L

 

[Texte scanno-copié, revu et mis en page par La Lettre]


 

 


 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

Le comité de lecture de La Lettre du Cercle reçoit et examine toute proposition d'article à insérer dans la Tribune libre. Il se réserve l'appréciation de l'opportunité de la publication. Les textes sont à adresser à Claude Rousseau,  3, place de Séoul,  75014 PARIS, sur disquette ou par mail à clarou@free.fr , au format Microsoft "Word" ou "Works".



· Jean-Louis Guigou est Délégué à l'aménagement du teritoire et à l'action régionale

· Jean-Paul Lacaze, ingénieur général honoraire des Ponts et Chaussées, est consultant et professeur visitant à l'ESSEC