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Cercle pour l'aménagement du territoirevalide W3C
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Complexité et territoires      Esther DUBOIS                                                                            Présidente de l’association Complex’Cité

Comment appréhender, se représenter un territoire complexe ? Comment être plus efficace en appréhendant la complexité des territoires ?

Le principe de « réalité » des territoires comme mode d’observation et d’action est souvent détourné. Le plus souvent la tentation est d’éviter « le réel » pour réinventer un autre monde –souvent utopique.

Le territoire n’est pas le résultat d’un processus linéaire, il ne peut être expliqué par un facteur unique ou par une combinaison simple de facteurs. Le  territoire en tant qu’organisation humaine est complexe. Les organisations humaines sont vivantes par nature, la finalité ou la raison d’être des organisations humaines étant un élément essentiel de la vie. La finalité étant partagée par chacun et par tous, elle peut être interprétée différemment par chacun, l’adaptation devenant donc une problématique fondamentale de la vie des territoires.

Le territoire est un entre-deux…… un clair-obscur. Au cas particulier, le découpage actuel de l’Agglomération de Clichy Montfermeil en cache un autre : il y a un lien certain entre les conditions de mobilité (sociales, économiques, culturelles) de la population, des entreprises…et le développement différencié de ce territoire, facteur de ségrégation.

La question des territoires se pose en permanence.

Dans un monde en évolution et en mutation rapide, la question des territoires se pose en permanence.
Les méthodes, qui ont été a la base de l’action sur les territoires, aux différentes échelles, qu’il s’agisse des Régions, des grandes Agglomérations Métropolitaines, des territoires ruraux et des pôles urbains, doivent être repensées et renouvelées.
Cela implique de quitter une logique de résultat posant les moyens (mille feuilles de procédures et police d’assurance …) avant la définition du sens. Il s’agit de « vivre la complexité des territoires » pour agir.
Pour vivre cette complexité, je suis « auteur de ma propre vie » et non pas acteur.

Vivre l’intelligence des territoires suppose de comprendre celle-ci et de pouvoir sortir de son propre champ professionnel pour « penser » le sensible, décoder le visible, être « soi », vivant , percevoir , se lâcher, s’ouvrir…..et se laisser prendre au jeu de cette relation qui ne s’apprend pas dans les livres, les règlements d’urbanisme.
 
Appréhender la « réalité » d’un territoire comme Clichy - Montfermeil implique de prendre pour « réalité » des richesses qui ne sont ni entièrement « pauvres » ni entièrement « riches », de faire émerger le sens  de cette richesse.

Les indicateurs, dans ce cadre, sont inappropriés et les modèles de développement ne peuvent être calqués. L’environnement général étant « hors du commun », un « concentré de Seine Saint Denis », « le ventre mou de la Seine Saint Denis », le « trou noir » il s’agit alors de renouveler ce territoire et le rendre lisible, d’innover.

Faut-il pour autant rendre ce territoire « cohérent », « structuré », « pertinent », le « simplifier », le « zoner » ?

La réalité de ce territoire, c’est en l’observant, en le vivant sur le terrain, vrai médiateur, que j’ai pu m’affranchir des idées reçues, des discours sur sa « complexité » qui ne correspondent à rien de sa « réalité complexe ». Que j’ai pu comprendre  que toute les solutions « pressées », « urgentes », arrêtées sous couvert de complication, ne correspondent en fait à aucune solution, mais représentent « un gâchis » pour les populations, démobilisant les acteurs eux-mêmes, l’urgence n’étant toujours pas traitée !

Le programme de renouvellement urbain, par sa « réduction » et l’isolement d’un quartier du reste de l’agglomération et de la Région Parisienne (les transports n’étant même pas intégrés à ce renouvellement) restent encore « un contrat d’assurance » qui n’a pas de sens. C’est une image simpliste d’une ville que l’on souhaite « dans la normalité », sa réalité étant  infiniment plus complexe. La complexité est « attractive », elle ne réduit pas et ne découpe pas le réel en tranches. Elle  donne plus de richesse au projet, par le questionnement continu, par l’émergence d’un tout autre projet que celui défini au départ.
La pertinence est bien ambitieuse pour un territoire ! Les organisations humaines sont-elles pertinentes ? Cette pertinence  ne laisse aucune place à la transformation, la production, la reliance…
La « cohérence », la « structuration » supposent a priori un déterminisme, une solution rassurante, rationnellement démontrée. Elles ne laissent aucune souplesse, aucune adaptation possibles, alors que ce sont le principe même d’un monde vivant.
Les comportements de la population ne sont pas cohérents ! Les déplacements se font en réseaux. Le découpage classique (domicile - travail) suppose une certaine homogénéité de l’espace et suppose que soient connues les principales relations de proximité entre les caractéristiques des lieux et des personnes.

Pour le Plan de Déplacement Local de Clichy Montfermeil je n’ai donc pas suivi la procédure type de définition d’un « périmètre pertinent » pour ensuite engager le travail. J’ai fait le contraire !
D’abord un travail  d’explorateur, de terrain, avec les « attracteurs de vie » lisibles  ou peu lisibles,  perceptibles  ou pas (histoire, anthropologie), notamment les lycéens et les collégiens, les entreprises, la population, l’hôpital intercommunal, les espaces de loisirs… Pour ensuite vérifier, sur le terrain,  « la réalité » de cet enclavement global et sortir de la procédure du Plan de Déplacement Local par l’élaboration d’une « Charte du territoire en mouvement » impliquant une démarche culturelle globale.
Comment structurer ou restructurer des lignes de bus ? Ne s’agit-il pas d’organiser un réseau de bus : son organisation étant un principe vivant, adaptable…. et non une « structure » figée une fois pour toute !

Pourtant, ce territoire est riche de ses relations de sa « reliance », de ses incertitudes, de son tissu et non de ses zones (zone franche urbaine, zone sensible….) qui séparent et semblent désigner une attractivité qui n’en est pas une : une attractivité  essentiellement économique, l’économique étant lui-même réduit a une peau de chagrin (les entreprises ne s’y retrouvant même plus), une politique de « stock », de « volume » oubliant toute intervention humaine(analyse purement analytique, définition d’équipements…).  « Une élasticité financière ».

Car ce tissu  est au contraire composé pour l’essentiel de secteurs ou filières « fragilisées » !
Faut-il éradiquer la complexité de ce territoire pour satisfaire la « normalité » ? Quels critères  prendre en compte pour cette normalité ?
 Cette complexité est-elle peu louable ? Pourquoi ?
Faut-il rendre « normal » le marché Anatole France au centre de la Cité des Bosquets, ce marché ayant une attractivité Régionale ?
Faut-il ignorer la présence d’une vraie  filière construction, filière peu valorisée alors qu’il s’agit d’un programme de « reconstruction- démolition ! de la filière textile, du commerce sédentaire et non sédentaire… ?

Comment oublier la population « hébergée » ? Faut-il taire la « non mobilité » sociale, économique…, réalité  trop criante, cercle vicieux qui réduit de la pensée de ce territoire, labyrinthe permanent…….Ne faut-il pas faire de cette mort à l’origine même du projet des Bosquets un défi de vie faisant émerger un autre territoire ?

Ces interrogations alimentées par ma vie (rencontres nombreuses, réseaux et autoformation permanente), ma démarche d’apprentissage de la « complexité » des différents territoires rencontrés, m’amène à penser que les territoires dont nous parlons actuellement n’ont rien a voir avec les réalités de ceux-ci dans les cultures qui les avaient précédées. Ces « orgies » d’action, ces motifs désordonnés de se rencontrer, sans permanence ni continuité, ces « événements » à répétition, ces mise en scène d’acteur, ne paralysent -elles pas davantage et n’humilient-elle pas plus  encore les populations ?

Il s’agit d’être soi même, bien vivant de ses cinq sens  pour renouveler ces territoires, d’être parfois paresseux, inactif pour prendre du recul, pour être plus efficace, la régénération des territoires étant liée à sa propre régénération. Il ne s’agit pas d’avoir forcement une solution, mais de se poser les bonnes questions en intégrant l’incertitude comme principe actif d’une diversité d’évènements, d’actions, d’interactions, d’aléas, conditionnant la vie et la survie des territoires. La complexification des territoires met en évidence la vie et la mort de ceux-ci comme potentiel dialogique pour le renouvellement de ceux-ci


E.D.                                                                                            

 
 

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